Je m’étais toujours considéré comme très indépendant en matière d’attachement matériel. Je me disais que d’accorder de l’importance à des choses était un peu comme de s’exposer à être triste ou déçu plus tard. Même si on parvenait à échapper à cela, on restait avec un boulet qu’on doit trainer. C’était plutôt théorique, mais mon cerveau cartésien y trouvait un confort logique et rationnel. Je n’ai pas toujours pensé de cette manière, mais cette philosophie s’est profondément ancrée en moi lors de mon premier grand voyage. Je portais dans mon cou le jonc de mariage de mon grand-père. C’était mon seul objet précieux, le seul que je chérissais. Je ne le regardais pas tous les jours, mais à certains moments, un peu tout le temps, je me surprenais à esquisser un petit sourire en pensant à grand-papa Guy. Alors qu’on était bien occupés à découvrir les personnes qu’on voulait devenir, j’ai pensé que de sauter d’un pont pour me lancer dans une rivière était une bonne idée. Quelque chose me disait que ce n’était pas l’idée du siècle, mais ma fierté de jeune adulte invincible m’a convaincu qu’il fallait y aller. Mon plongeon a été plus qu’imparfait et j’ai atteint l’eau avec fracas, mais j’étais loin de me douter que la punition serait aussi vive. Ma chaine a brisé sous l’impact et le jonc a disparu dans le courant. L’eau était cristalline et envoyait des scintillements qui nous ont fait penser plusieurs fois qu’on avait localisé l’objet, mais après de longues recherches, il a fallu accepter le fait que la rivière l’avait avalé. Elle n’a recraché sur moi que la honte et la tristesse d’avoir perdu le seul souvenir de mon papi. Avec le temps, j’ai relativisé. J’ai compris que ce n’était qu’un objet. J’ai compris que grand-papa serait avec moi dans mes pensées pour toujours. J’ai aussi décidé que je ne serais attaché à rien d’autre de matériel. J’y mettrais mon sceau. Il n’y aurait pas d’exception. De très nombreuses années plus tard, par un mardi pluvieux sur la rive-sud de Montréal, un refoulement d’égouts s’est invité dans notre maison, avec sa puanteur et ses problèmes d’humidité. Après une gestion de crise pour sauver les objets au sol et pour rassurer les enfants que leurs jouets seraient sauvés, j’ai commencé le ménage. Et c’est là que j’ai découvert que sous l’escalier, l’eau avait monté un peu plus haut qu’ailleurs. C’était aussi là que je gardais, surélevé de quelques centimètres, toutes mes toiles et mes dessins effectuées pendant les 25 dernières années. L’eau, sournoise et vicieuse, s’est rendu à la base de chaque toile et a commencé son chemin vers le haut, se faisant aspirer par les pores du papier. La quasi-totalité de mes tableaux a été détruit ou sent maintenant l’eau brune des canalisations défaillantes de la ville. Je veux me convaincre que ce n’est pas grave, que ce sont juste des objets, mais je vais être franc, je suis vraiment déçu. Je sais, il y a bien, bien pire. Il y a des vies détruites au complet par le feu, l’eau et les autres cataclysmes. Il y a des blessures physiques qui peuvent aussi survenir… Je comprends tout ça… Et ça aide à relativiser… Mais c’est quand même dommage.
La réflexion m’a amené à me questionner sur ma vision des objets. Est-ce que finalement, les objets sont importants pour moi ? Après analyse, je dois admettre que certains le sont quand même un peu et donc, que je dois continuer mon cheminement pour me défaire de leur attachement. En résumé, je ne veux pas perdre mes photos et mes carnets de voyage. Pour les photos, c’est numérisé et infonuagique. On n’est jamais à l’abris totalement, mais le risque est faible. Pour les carnets, j’avoue que je les garde en analogue et que c’est l’essence même de l’intention. Si la maison brûle, ils vont brûler avec. Certains détails seront détruits pour toujours, mais l’impact des émotions vécues a déjà sculpté la personne que je suis. Comme le jonc de grand-papa, leur effet a déjà eu lieu et l’objet physique n’est qu’une réminiscence. Je choisis de me bâtir un bagage d’émotions, d’amour, d’aventures, d’expériences et de projets. C’est bien plus léger à porter qu’un sac rempli de vieux objets qui peuvent prendre l’eau.
2 Comments
Cécile Racine
10/29/2022 10:43:34 am
Ce détachement permet de vivre davantage dans le présent et moins dans le passé!
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Nic
10/29/2022 06:29:28 pm
Tu as bien raison!
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Nic DumesnilPour me suivre dans mes voyages, mes expéditions, mes aventures et mes projets. Archives
October 2022
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